Quand la mêlée abîme

Il y a ces piliers tourmentés par des torticolis réguliers. Il y a aussi cet ancien talonneur et ses douleurs causées par l’arthrose. Eprouvante sur le long terme, la mêlée abîme les corps à tous les niveaux de pratique. Si elles sont les plus intensives, celles du monde professionnel ne sont pas pour autant les plus risquées.

« Plus le sujet est préparé à endurer ce choc, plus le risque de blessure est faible », confirme Pierre Portero, spécialiste du rachis cervical et professeur à l’université Paris Est-Créteil.

Rugbyman amateur, Tony Moggio a, lui, failli mourir en février 2010 lors d’un match. Au beau milieu d’une mêlée, une section complète de la moelle épinière l’a rendu tétraplégique.

 

Tony, brisé par la mêlée

Le 7 février 2010, Tony Moggio est resté au sol lors d’une mêlée dans un match amateur entre son équipe de Castelginest et Labarthe-sur-Lèze, dans la banlieue de Toulouse. Désormais en fauteuil roulant, cet ancien talonneur raconte son histoire dans un livre à paraître en octobre.

Tony Moggio
  • ”J’ai entendu un craquement”
  • ”Tu es tétraplégique,
    tu ne remarcheras plus”
  • ”Je comprends les gens
    qui se suicident”
  • ”Certains m’appellent
    'le miraculé'”
  • ”Beaucoup de copains ont arrêté”
  • “Je me suis marié
    et je veux avoir un enfant”
J’ai entendu un craquement

“Avec des si on pourrait refaire le monde mais ce week-end de février 2010, il y a eu beaucoup de si. C’était le début de notre histoire avec ma femme, Marie, donc j’avais demandé à mon entraîneur de ne pas me prendre dans le groupe pour cette rencontre. Finalement, mon remplaçant au poste de talonneur est tombé malade. Je ne voulais pas lâcher mes copains, donc je suis rentré de mon week-end au ski pour aller jouer avec eux.

J’étais bien en mêlée jusqu’à celle-là après un quart d’heure de jeu. L’arbitre était jeune, c’était son premier match et mon pilier droit se relève lors de l’impact. La mêlée tourne, je prends un impact énorme et ma tête tourne à son tour. Je ne pouvais pas crier, je ne pouvais rien faire, donc j’ai attendu. J’ai entendu un premier craquement et ça m’a abattu comme si on avait éteint la lumière dans mon corps. Malgré cela, je suis resté conscient pendant tout l’accident.

Là, tu sautes dans l’inconnu. Tu te sens bizarre, de plus en plus fatigué au fil des minutes. Quand les pompiers se sont penchés sur moi, j’ai vu qu’ils étaient paniqués. Tu penses à tout dans des moments comme ça. Tu te sens partir, tu as peur.”

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Tu es tétraplégique,
tu ne remarcheras plus

“J’ai été évacué en hélicoptère, j’ai fait deux crises cardiaques avant d’arriver à l’hôpital. A ce moment-là, je me dis encore que je vais ressortir nickel même si je sais que c’est grave. Au bloc, le chirurgien a ouvert et a fait ce qu’il pouvait. Il est venu voir mes parents en disant qu’on ne savait pas si j’allais m’en sortir et que je risquais d’être bien touché.

Quand tu te réveilles, tu te dis “merde...” Voir ces montagnes de machines à côté de moi me rappelait les derniers moments de mon oncle, décédé d’un cancer. Ma première pensée, c’est que j’en avais plus que lui et que ça n’était pas bon. Là, tu aimerais ne pas être conscient. J’ai eu trois jours noirs juste après l’opération où je ne voulais pas m’en sortir. Je n’avais pas envie de passer ma vie sur un fauteuil, je ne faisais aucun effort.

J’ai su que je ne pourrai plus marcher une semaine après l’opération. Je ne pouvais que cligner des yeux et je voyais mes parents parler dans le couloir avec le docteur. Finalement, c’est une kiné qui m’a dit : “Tony, tu es tétraplégique, tu ne remarcheras pas.” Tu prends une claque avec ce mot qui surgit dans ton quotidien. J’arrivais à lever les mains en sortant de l’hôpital, mais c’était minime. Tu perds tout, tu redeviens comme un gosse. Et encore un gosse, il évolue. Toi, tu te dégrades.”

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Je comprends les gens
qui se suicident

“Il y a eu des articles sur moi dans différents journaux et ce statut m’a un peu gêné en arrivant au centre de rééducation de Verdaich (Haute-Garonne). La Sécurité sociale rembourse certaines choses mais pas tout. Là-bas, j’ai croisé pas mal de personnes dans des situations très différentes. Des mecs sont obligés de prendre des crédits pour s’acheter un fauteuil. Le mien coûte le prix d’une belle voiture. Il est sur mesure et adapté à mon handicap.

Tout le monde n’a pas ça et c’est problématique. Si tu as une 4L alors que tu as besoin d’une Ferrari, je ne suis pas d’accord. Les problèmes d’argent peuvent miner le quotidien dans cette situation. Au centre, j’ai vu des personnes pleurer car ils n’arrivaient pas à évoluer. Depuis mon année passée à Verdaich, je comprends les gens qui se suicident. Je ne juge plus ce genre de choses.

Une de mes fiertés a été de pouvoir reconduire une voiture. Une société est venue au centre et nous a proposé d’essayer des véhicules adaptés. Ca m’a plu et j’ai repassé la conduite. En temps normal, il faut dix jours, je l’ai faite en deux jours, puis j’ai acheté ma voiture. J’avais une volonté de dingue.”

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Certains m’appellent
le miraculé

“Le regard des autres m’inquiétait. J’avais perdu beaucoup de poids, j’avais encore des traces de mon accident. Ce qui est difficile, c’est de revoir des gens qui t’ont connu en forme. Des personnes que je fréquentais ont disparu de ma vie, je ne sais pas si c’est à cause à mon nouvel état. De toute façon, je pars du principe que si ma femme et mes parents peuvent affronter ma situation, ils le peuvent aussi. Ce n’est pas une maladie, ça ne se transmet pas. Ça m’a blessé de voir des gens m’éviter alors qu’ils étaient à 20 m de moi.

On a fait construire une maison où, d’un côté, il y a mes parents et, de l’autre, Marie et moi. On l’a équipée en domotique pour me faciliter la vie. Il m’a fallu assez peu de temps pour me faire à cette nouvelle vie. Certains m’appellent "le miraculé". On me demande comment je fais pour prendre ma situation de cette manière si positive. Je réponds que je suis juste pas du genre à regarder derrière moi. Je n’ai pas eu recours à un psychologue. C’est très utile pour certains, mais je n’en ai pas ressenti le besoin. J’ai préféré faire le point avec moi-même pour continuer d’avancer.”

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Beaucoup de copains ont arrêté

“Je regarde encore du rugby à la télévision. Au début, je fermais un peu les yeux lors des mêlées, ça me faisait mal. J’avais peur qu’il arrive un accident, je m’imaginais dedans. Les gens me demandaient si j’aimais toujours ce sport. Dans mon livre (Moi, Tony Moggio, talonneur brisé, éditions Privat, sortie le 8 octobre), à aucun moment je ne le dénigre. Quitte à être dans un fauteuil, je préfère que ça me soit arrivé en pratiquant ma passion plutôt qu’à cause d’un accident de voiture au coin de la rue.

Je suis retourné assister à un match au stade où j’avais eu l’accident, à Labarthe-sur-Lèze. Je l’appréhendais beaucoup. Ça m’a fait bizarre. J’ai revu tout ce que j’avais fait avant la rencontre. Je suis retourné à l’endroit du terrain où j’étais allongé après la mêlée. J’ai eu droit à une ovation du public, c’était assez émouvant.

Après mon accident, aussi bien certains de mes copains que des joueurs en face. Ils avaient peur que ça leur arrive. Beaucoup sont venus me voir pour entendre mon histoire. Ils avaient besoin de comprendre.”

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Je me suis marié
et je veux avoir un enfant

“Avant l’accident, je travaillais à la SNCF comme conducteur de train. Une fois en fauteuil, l’entreprise a mis tout en place pour me reclasser et adapter mon environnement de travail, mais je ne me voyais pas passer le reste de ma vie dans un bureau. J’ai quitté la SNCF et j’ai commencé à travailler dans l’immobilier. Maintenant, je gère plusieurs appartements à Toulouse. Je suis mon propre patron, j’organise mon emploi du temps comme je veux. Ça me plaît, j’ai réussi à trouver une nouvelle voie.

Le jour où mon enfant me demandera pourquoi je suis en fauteuil, je lui dirai: "Si tu veux savoir ce qu’il est arrivé à ton père, tu lis mon livre." Ce bouquin n’est pas une thérapie. Je l’ai surtout écrit pour transmettre un message aux personnes qui se retrouvent dans cette situation. Je tiens à leur dire que tout ne s’arrête pas après l’accident. Dans ce livre, j’ai voulu raconter mon parcours, montrer mes hauts, mes bas et mes projets. J’ai 30 ans, je retravaille, je me suis marié et je veux avoir un enfant. J’ai continué de vivre.”

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